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T’as de beaux yeux tu sais ! Intrusion dans la cuisine interne de Prévert, l’homme de la recette, oh pardon ! Pardon, Je veux dire, vous savez ! La cuisine, ramadan… (le colloque a eu lieu pendant le mois de ramadan, celui du jeune pour les musulmans) j’ai tout de suite pensé : recette. Mais …bref, bref : Un enfant marche en rêvant. Son rêve le poursuit en souriant. Pas un rêve de "plus tard quand je serai grand !" Non ! Un rêve de tout de suite Marrant Proche Et vivant … et L'enfant glisse et tombe Et son rêve se brise Et l'enfant s'éloigne en boitant Laissant sur le trottoir… Une flaque de sang. Je devais parler de cinéma. Mais voilà que des propos poétiques s’imposent comme entrée en matière, modifiant carrément l’itinéraire du train de mon discours. C'est sans doute parce que, dans tout écrit de Prévert, la poésie tient à faire "la pluie et le beau temps" ! Tel est d’ailleurs le titre du recueil dont j'ai extrait le fragment de poème que je viens de réciter. Le poème est encore long. Mais, puisqu'il me faut quitter le sentier de la poésie pour prendre le chemin du Cinéma, faisons comme si le poème finissait ainsi. Je dois vous dire d’abord que je vous parle, ici, en simple passionné de cinéma, en simple apprenant convaincu de "l'auto-formation" comme principal moyen d'accès à la pratique des arts. M’étant intéressé à l'acquisition de l'art du scénario, J’ai adopté comme principal outil pour ce faire, une sorte d'approche personnelle que j’appellerais "la technique du visionnage-intrusion". Armé de ma question : "comment était-ce fait ?" et, bien servi par cette merveilleuse machine qu'est la vidéo individuelle, j'ai fait de chaque visionnage un "voyage initiatique" d’où je sors à chaque fois avec «une trouvaille » qui améliore ma technique. Mon intention n'est, donc, point de donner une leçon sur Prévert, scénariste ; moi qui ai plutôt besoin d'en recevoir. Mon propos est, tout simplement, de vous inviter dans mon univers intime d'autodidacte. Au cours de ce petit voyage, je vous inviterais à ramer avec moi à la recherche d’une recette, à attendre que « le jour se lève » pour la tester, à accoster au « quai des brumes » pour confirmation, des résultats du test, avant d’explorer le rêve comme moteur de construction peut-être y découvririons-nous comment trouver la recette du rêve ! Etape I - A la recherche d'une recette ! J'ouvre, pour commencer, une parenthèse : Aussi bien poète que dramaturge ou scénariste-dialoguiste, Jaques Prévert me semble destiner son œuvre à être plutôt ouïe que lue. "T'as de beaux yeux tu sais !" Voici une formule magique qui, chuchotée, comme dans "Le quai des brumes", permet de déverrouiller le cœur d’une bien aimée qui finit par s’offrir, en chuchotant à son tour : " embrasse-moi !" Eh bien, ce merveilleux "sésame ouvre-toi" a été inventé, ou du moins réinventé, par Prévert qui avait le génie de puiser dans la langue de monsieur tout le monde des formules bien à lui ! Lancée par un Gabin idolâtré par toute une génération, à une croustillante Michèle Morgan, dont tout adolescent rêvait, cette tirade a fini par devenir la formule ou le cliché par excellence du dialogue cinématographique. C'est, me semble-t-il, l'invention de semblables formules qui a valu à Prévert d’être sacré « homme de la formule » ou « homme de la parole ». Et c'est sans doute la raison pour laquelle on parlerait plus volontiers du dialoguiste que du scénariste Prévert. Et pourtant, les spécialistes de la fiction nous enseignent que la crédibilité et la vraisemblance des dialogues ne s'obtiennent qu'au prix d'une structure scénaristique reposant sur trois piliers :1 - une construction rigoureuse du personnage. 2 - une architecture minutieuse de son environnement. 3 - un enchaînement logique d'événements, provoqués plus par la nature des personnages et par la particularité de leur environnement, que par un quelconque hasard ou deus ex machina. Ces trois piliers de la construction vont faire qu'un personnage "P" confronté à une situation "S" ne sort que la tirade "T". Et c'est, précisément ce que Prévert a parfaitement compris. Dialoguiste, il n’a jamais écrit de dialogues sans intervenir dans le scénario. Il n’a d’ailleurs jamais touché à un scénario original sans le transformer au point d’en faire tout à fait une autre œuvre qui porte ses empreintes à lui. Et c’est la façon dont Jaques Prévert "confectionne" ces trois éléments qui m'intéresse le plus dans ce voyage à travers ses œuvres scénaristiques. La loi du chronomètre m’impose, malheureusement, de ne vous dévoiler, au cours de ce voyage, qu’une infime partie des charmes que recèlent les images explorées. Je laisse donc, à plus tard, toutes ces questions que ces images m’ont suggérées, tous ces témoignages et autres documents que j’ai collectés et qui devaient nous éclairer sur, l’ensemble de l’œuvre cinématographique de Prévert, sur l’environnement professionnel dans lequel il évoluait et, surtout, sur l’exemple rarissime que constituait son association avec Marcel Carné. Je me contenterais de garder une seule question qui me mènerait à la trouvaille espérée : Jaques Prévert a-t-il inventé, en plus de ses formules de dialogue, une super-formule ou, si vous voulez, a-t-il concocté une recette pour mijoter ses scénarios et construire ses personnages ? C’est de cette recette que l’autodidacte que je suis a vraiment besoin. Et j’ai comme l’intuition que Prévert ne va pas m’en priver, lui qui m’a si généreusement appris, quand j’étais enfant, comment m’y prendre « pour faire le portrait d’un oiseau ». La réponse à cette question ne devait intervenir qu’après visionnage d’un nombre suffisant de films de Prévert. Mais je vais courir le risque de la chercher à travers les deux seuls films disponibles en vidéo pour le moment : « le jour se lève » (1939) et « Le quai des brumes » (1938) tous deux, heureusement, représentatifs de l’œuvre de Prévert et de l’association Prévert/Carné. D’ailleurs voilà ! Je vais me hasarder, sans aucun préambule, à abattre toutes mes cartes ! J’ai toujours pratiqué mes visionnages/intrusions en donnant libre cours à mon imagination, en m'arrêtant, ici et là, pour broder sur le modèle ou carrément rectifier à ma guise le film en m’interrogeant constamment sur ce que j’aurais proposé si j'étais à la place du scénariste ? Eh bien permettez-moi de vous inviter à un jeu auquel nous allons nous livrer ensemble, ici et tout de suite ! Voici les règles du jeu ou, si vous voulez, les énoncés du problème : Soit le scénario "S" d'un film "F", auquel vous pouvez donner le titre que vous voulez. Ce scénario, vous allez, bien évidemment, l'imaginer avec moi. Mais nous n'allons rien inventer du tout ! Puisqu’il s'agira d'un scénario signé Prévert. Je vous demanderais, au passage, de vérifier si notre scénario "S" a bien été tourné. En d'autres termes si, avant que nous ne l'imaginions, ici et maintenant ensemble, notre film "F" a bien vu le jour une, deux, trois fois ou plus ou si tout notre jeu repose sur une illusion d'optique. Notre scénario aura, bien entendu, une ouverture (ou introduction), un développement et une chute (ou conclusion). 1/ ouverture : Scène première, séquence première et suivantes … extérieur/Jour, aube, crépuscule, nuit, peu importe. La caméra nous promène dans les rues d'une grande ville, dans les sentiers d'une campagne ou dans les ruelles d'un petit patelin portuaire perdu sur les rives de l'océan. Tout cela, aussi, nous est bien égal ! Plaçons, là bas, au fond du champ un personnage ! N’importe lequel, imaginons ! - Bien sûr, ce sera "un enfant" ! Observons le bien, maintenant ! Que fait-il ? - C'est l'évidence même : il "marche en rêvant"! Fixons, maintenant l'image et écoutons ce bavardage en voix-off que j’ai emprunté texto à « quais des brumes ». C'est un dialogue entre Jean, personnage principal, incarné par Gabin, et Quart Vittel, un personnage secondaire campé par Aimos : Quart Vittel : - mon rêve à moi … Jean : (l'interrompant) - attention, parce que si tu rêves tout debout tu vas te casser la gueule ! Quart Vittel : - ça ne fait rien ! (un moment puis) tu sais mon rêve à moi c'est de dormir une seule fois dans de vrais draps blancs ,,, tu sais un vrai lit avec un drap au-dessus et puis un drap en dessous ! (Fin de la citation, fin de l'ouverture) 2) Développement : Changeons d'angle de prise de vue et de valeur de plan. Maintenant l’enfant occupe l’avant plan et nous devons imaginer, pour meubler la profondeur du champ, pour le moment flou, un objet non identifié, une forme abstraite qui fait semblant d'hésiter à intégrer le paysage ou qui semble plutôt guetter joyeusement notre enfant avant de jaillir d'un coin de rue, d'une touffe d'herbe, de derrière une barque ou, que sais-je encore d'où ?… Zoomons maintenant sur cette forme et tentons de l'identifier ! - Ce sera, Vous l’avez bien deviné, un rêve ! Son rêve (qui) le poursuit en souriant. Approchons-nous de ce rêve ! Multiplions les scènes, les séquences, les angles de prise de vue et les mouvements de caméra. Analysons ! Observons et disséquons ce rêve plan par plan ! Qu’allons nous en déduire ? - Mais bien sûr, que ce n'est : Pas un rêve de "plus tard quand je serai grand !" Non ! Un rêve de tout de suite Marrant Proche Et vivant … et Maintenant il nous faut créer le grand événement. Un événement terrible, inattendu, bouleversant. - Eh oui, nous n’y pouvons plus rien : L'enfant glisse et tombe Et son rêve se brise Voici achevé notre développement. Avec la chute de notre enfant, il ne nous reste plus qu'à trouver une chute à notre scénario. La voici ! Elle est triste. Mais avons-nous vraiment le choix quand nous nous proposons de suivre une recette de Prévert ? L'enfant s'éloigne en boitant Laissant sur le trottoir… Une flaque de sang. Alors ! Qu’en pensez-vous ? Que je n'arrive pas à me libérer de l'emprise de mon poème de départ ! N’est-ce pas ? C’est à croire que je m'entête à le prendre, à priori, pour « la trouvaille » espérée, pour « la recette » recherchée. D’abord ce n’est pas scientifique, ensuite c’est décevant à la limite. Mais, puisque vous avez accepté d’embarquer avec moi et de voyager à ma manière, ce que nous pouvons faire maintenant, c’est tout simplement jouer à quitte ou double, c’est à dire continuer sur notre lancée pour vérifier si, en visionnant les deux seuls films disponibles, ce fragment de poème constitue bien un moule ou une recette de scénario valable. Etape II – « Le soleil se lève » en guise de test Pour bien coller à la recette, suivons la chronologie normale des événements. Car, rappelons le (en nous référant au livre de Michel Pérez « les films de Carné »), ce film de Prévert/Carné « suit (*) un procédé de narration basé sur le retour en arrière. Même si, déjà en 1933, Thomas Garner avait composé son film « The power and the glory » comme une série de témoignages sur le passé de son personnage principal, « le jour se lève » (1939) est le premier film parlant (en France du moins) qui adopte le procédé du flash back. Certains historiens le considèrent même comme le premier, dans l’histoire du cinéma mondial, à composer une histoire entière sur la base de ce procédé, soit un an avant « citizen Cane » désigné comme le premier film à lancer, à Hollywood, la vogue durable de la construction en flash-back ». Revenons à notre visionnage ! François (Jean Gabin) est donc un homme ordinaire, on dirait un enfant. Prenons le pour l’enfant de la recette. Françoise (Jaqueline Laurent) peut, elle aussi, être prise pour l’enfant ! Mais le personnage principal du film est bien François. Le rêve de François est d’épouser Françoise et celui de Françoise d’épouser François. Tous les deux, issus de l’assistance publique, rêvent tout simplement de « cueillir des lilas ensemble à pâques » ! Quel rêve peut être plus simple, plus accessible, quel rêve peut être plus « marrant, proche et vivant » ! « Ce rêve les poursuit en souriant » exactement comme dans la recette. Car, même si, la découverte d’une relation entre Françoise et Valentin (Claude Berry), un dresseur de chien ambigu, va éloigner provisoirement François de sa bien aimée, les relations du couple, ainsi que leur rêve de lilas, vont reprendre de plus belle après une simple mise au point ! Mais c’est compter sans l’obstination de Valentin qui va chercher François jusque chez lui, comme pour le défier de réagir, allant jusqu’à lui donner son revolver après lui avoir avoué qu’il avait bien couché avec Françoise et qu’il n’était venu que pour le tuer ! Et comme François n’est qu’un enfant qui tient à peine en équilibre, il ne peut que « glisser et tomber » exactement comme l’indique notre recette. Alors il appuie sur la gâchette. Et si c’est Valentin qui meurt devant nos yeux, c’est bien le rêve de François qui se brise. Assassin, celui ci n’a plus que le choix de se suicider. Si vous admettez que la mort est un simple mouvement par lequel on quitte un lieu pour un autre, alors on pourrait dire que François « s’est éloigné… laissant sur le trottoir une flaque de sang » ! Mais si vous exigez une fidélité à la recette, une fidélité totale et sans nuances, alors je dois rembobiner mon film pour reprendre la projection, mais en désignant cette fois-ci Françoise comme unique enfant au lieu de François. C’est d’ailleurs Françoise qui marchait innocemment, avant de rencontrer François sur le chantier et de s’arrêter pour en rêver. Et c’est bien François, véritable rêve en chair et en os, qui allait poursuivre Françoise jusque chez elle, puis jusqu’au casino, puis jusque chez elle, encore une fois, pour l’ultime explication qui va nous persuader que le rêve de Françoise est bien « un rêve de tout de suite, marrant, proche et vivant » ! Et c’est là que Françoise allait glisser en donnant à François le petit faux bijoux que lui avait donné Valentin, et que Clara (Arletty) allait désigner comme étant le cadeau que ce dernier offrait traditionnellement à toutes celles avec lesquelles il couchait. Et puis c’est encore Françoise qui tombait littéralement dans les pommes quand elle apprenait que François avait tiré sur Valentin et surtout quand elle entendit le coup de feu par lequel François se donna la mort. François mort, c’est bien le rêve de Françoise qui se brisait, elle qui se trouva sans même l’espoir d’attendre la visite d’un Valentin baratineur qui était, comme elle le disait à François « le seul, avant toi, qui était gentil avec moi». Et c’est elle, en fin, qui s’éloignait en boitant, au sens propre du terme. Puisqu’elle quittait la place où tout le monde assistait au siège de l’appartement de François, et qu’elle ne tenait plus en équilibre ni physiquement ni psychologiquement ; sujette, en effet, à une grave dépression nerveuse. Tiens ! Pour une recette de scénario, notre fragment de poème commence vraiment à en avoir l’air ! Mais je voudrais me garder de croire que la véritable question est de savoir si le scénario de ce film est né du fragment de poème ou le contraire ! Avant de crier à la trouvaille, essayons plutôt de savoir si cette structure de composition scénaristique est consciente chez Prévert ou si elle est un simple fruit du hasard ! Il suffit, pour ce faire, de vérifier si ses autres films sont composés en suivant le même schéma. Etape III - « Le quai des brumes » pour confirmation Sans pouvoir généraliser, puisque nous n’en avons pas les moyens, espérons pouvoir détecter une copie conforme de notre recette dans « le quai des brumes » ! Ah si nous pouvions retrouver une structure identique ! Ah si nous pouvions surtout retrouver cette curieuse manie de Prévert de confier le rôle de l’enfant plutôt au premier rôle féminin qu’à l’acteur qui incarne le personnage principal ! Alors nous pourrions dire que, chez Prévert, le personnage principal est plutôt voué à incarner le rêve appelé à être brisé à la fin. Alors ce serait vraiment la trouvaille ! Pour gagner du temps, osons sacrifier la narration du «Quai » tel qu’il est réellement et passons directement à sa narration par l’autre bout, c’est à dire en racontant l’histoire de Nelly (premier rôle féminin campé Michèle Morgan) plutôt que celle de Jean (personnage principal interprété par Gabin). Alors, Nelly, Jeune fille de 17 ans vivant chez son tuteur Zabel (campé par Michel Simon) qui nourrit à son égard des projets incestueux et qu’elle soupçonne par-dessus tout d’avoir éloigné d’elle son petit amoureux, fugue le soir en rêvant d’échapper à cette situation. C’est dans la cabane de Panama, où elle trouve refuge, que son rêve, un bon dieu au cœur tendre (jean interprété par Gabin), va se présenter à elle la rattrapant jusque dans la cuisine ou elle se tient à l’écart des autres misérables accueillis par Panama. A la levée du jour, son rêve va la poursuivre en souriant, l’accompagnant jusqu’au port où elle vérifiera par A plus B que c’est bien « un rêve de tout de suite, marrant proche et vivant ». Puisque Jean va administrer une correction du pur style dont elle rêvait, à toute une bande conduite par Lucien (Pierre Brasseur) qui veut abuser d’elle. Et la pauvre Nelly de glisser petit à petit. D’abord elle choisit de défier clairement Lucien, un jeune qu’elle a toujours connu, en lui préférant, après la disparition de son amoureux, un soldat qu’elle ne connaissait pas. Puis elle met dans la poche de Jean de l’argent qu’il va chercher à rendre sous forme de cadeau qu’il ira acheter, oh providence ! chez Zabel. Et c’est là où Nelly se trouve rattrapée à Nouveau par son rêve, permettant à Zabel d’identifier son nouveau rival. Ensuite elle va trouver la preuve que son amoureux s’était bien battu avec Zabel avant sa disparition. Et même si, lorsqu’elle tombe littéralement dans les pommes, Zabel va récupérer le bouton de chemise, il ne va plus avoir confiance en celle qui l’a trouvé. Et la glissade de Nelly de continuer de plus belle : Jean, écœuré par une proposition malhonnête de Zabel, va administrer, à ce dernier aussi, une correction qui en fera, une fois pour toute, son ennemi déclaré. Le rendez-vous du couple au manège va se terminer par une seconde correction, publique celle ci, administrée à Lucien. Et, comble du défi en direction aussi bien de Lucien que de Zabel, Nelly va passer la nuit à l’hôtel avec Jean ; ce qui va donc précipiter sa glissade. Le matin, elle se prend à se convaincre elle-même, mais surtout à convaincre Jean de l’amour qui commence à les lier. Et c’est là que commence véritablement sa chute. L’amour va la rendre prête à tout pour défendre Jean, son rêve. L’amour va rendre Jean hésitant à abandonner Nelly à son sort pour sauver sa propre peau, lui le déserteur recherché par l’armée pour des raisons demeurées ambiguës. Le journal du matin lui ayant appris que son ex amoureux a bien été tué, ne pouvant accompagner Jean qui a déjà tout préparé pour partir sur le bateau et surtout, calculant mal la réaction de Zabel qui a commencé à s’énerver, elle rentre chez lui, comme pour mieux l’irriter, accélérant par-là sa propre chute. Et comme il faut que son rêve vienne se briser, ce rêve (Jean en personne) ne peut que la rejoindre chez Zabel ! La trouvant en danger, il ne peut que venir à son secours allant jusqu’à tuer l’exécrable tuteur, acte par lequel Nelly finit de tomber et son rêve commence à se briser. La dernière tentative de sauver les meubles en poussant Jean à faire vite pour rattraper le bateau ne va servir à rien puisque Lucien était là à guetter le soldat pour se venger. Deux coups de feu,,, finiront de briser le rêve. Et Nelly, notre enfant, ne pouvait que s’éloigner en boitant, après avoir perdu et le tuteur qui, malgré tout, lui offrait un toit, et le protecteur/amoureux dont elle rêvait pour se sortir de sa condition. Elle laisse sur le trottoir une flaque de sang, curieusement, identique à celle que nous avons vue dans « le soleil se lève ». Deux morts qui sont curieusement les mêmes dans les deux films : 1 – Le personnage qui personnifie le rêve de notre enfant, et qui, après avoir tué, se suicide au premier film pour se faire assassiner au second. 2 – Le personnage qui « paternait » l’enfant (si j’ose employer ce verbe), en l’étouffant incestueusement, et qui va être abattu, dans les deux films par le personnage principal, pardon par le rêve de notre enfant.
Etape IV - Le rêve moteur de constructionNous voici donc devant une confirmation de notre hypothèse : Prévert avait bien repris, avec préméditation, la même structure du premier scénario (le quai) pour construire le second (le jour se lève). Tiens, tiens ! Voici donc ma trouvaille d’autodidacte ! Je serais déjà très heureux de l’avoir trouvée si elle n’était arrivée accompagnée par toutes ces questions qui jaillissent de toutes parts, m’appelant : - d’abord à continuer la vérification de sa validité dans tous les autres films de Prévert, ceux de Marcel Carné mais aussi les autres, - Ensuite à affiner cette recherche pour voir si cette même structure que j’appellerais « le squelette des rêves brisés » n’est pas identique dans tous les films du courant cinématographique de l’époque appelé « réalisme poétique ». Bien d’autres questions peuvent s’imposer qui élargissent le champ d’investigation hors des frontières cinématographiques, mais celles qui m’intéressent le plus sont celles qui m’invitent à travailler plutôt sur une notion que je viens juste de découvrir chez Prévert, et que faute de connaître le concept adéquat, je pourrais appeler « le rêve-personnage » ou « le personnage construit entant que rêve ». Cette notion me rappelle, qu’à une nuance près, le personnage principal et le premier personnage féminin sont construits de la même manière et suivant le même schéma narratif. Elle me rappelle aussi que le mot « rêve », s’il n’est pas abondamment employé dans ces deux films, il n’intervient pas moins dans leurs dialogues à des moments cruciaux, à des moments biens choisis, comme pour souligner délibérément une intention particulière de la part du scénariste, comme pour dévoiler, à qui veut bien creuser, les ficelles de la construction du personnage ou même de la construction dramatique tout court ! Ainsi ce rêve de lilas que Prévert souligne à deux endroits différents de son film « le soleil se lève », ou le rêve de draps blancs chez Quart Vittel, que Prévert rappelle à quatre reprises dans « le quai », ou bien encore ce dialogue entre Nelly et Jean au lit après une nuit d’amour : Nelly : Tu te rappelles ? - Quoi ? - Cette nuit, tu m’as réveillée puis tu m’as parlé tout doucement. Tu m’as dis que tu m’aimais ! - Moi, je t’ai dis ça ? - Hum ! - Oh c’est pas possible, tu rêvais ! - Oh ! Toi ! tu rêvais toi ! - Oh les rêves, tu sais pour moi ! - Mais tout le monde rêve ! (fin de citation) Et si tout le monde rêvait dans les films de Prévert ? Je veux dire, et si chaque personnage important était construit de la même manière ? Notre poème/recette ne serait-il pas un moule dans lequel Prévert confectionnerait, non seulement la structure générale de son scénario, mais aussi, à l’intérieur même de cette structure, tous les personnages importants de son récit ? A regarder de prêt tous les personnages de Prévert (dans les films visionnés), nous allons les trouver tous mus par le rêve ou l’absence de rêve, tous esquissés en fonction de la part de rêve qui les habite et des moyens qu’ils vont ou non mettre en œuvre pour aboutir ou non à la réalisation de leurs rêves. Ainsi, dans « le jour se lève » et outre les personnages de François et de Françoise, Clara va parvenir à garder un certain équilibre en sacrifiant son boulot pour tenter de réaliser son rêve d’indépendance et d’amour, alors que Valentin va se faire tuer pour avoir poussé à l’extrême son rêve d’originalité et de transparence sociale. Dans « le quai » nous avons, avec Nelly et Jean, une galerie de personnages aussi intéressants les uns que les autres, tous esquissés en fonction de leurs rapports au rêve. Nous avons d’abord deux personnages heureux : celui qui a déjà réalisé son rêve et celui qui est certain de pouvoir le réaliser. Panama a déjà voyagé et ne rêve plus que de continuer à offrir le toit de son taudis à ceux qui en ont besoin. Quant à Quart Vittel, entre boire ou dormir dans de vrais draps blancs, il est maître de son choix ! Donc il continue à travailler pour boire jusqu’au jour ou il réussit à payer la chambre d’hôtel avant de commander à boire ce qui va lui permettre de réaliser son rêve ! Nous avons ensuite les méchants qui, eux aussi, rêvent mais qui ont avec le rêve un rapport maladif ou mal-saint : Ainsi Zabel rêve de posséder physiquement sa filleule ! Non seulement il n’y parviendra pas, mais aussi il va tuer pour la conserver jusqu’à ce qu’il trouve la mort à son tour. Alors que Lucien, vieil enfant gâté, faible de caractère et de constitution physique, rêve de posséder Nelly et de se faire respecter en tant que chef de gang, mais Nelly n’en voudra pas et il ne parviendra qu’à se faire humilier à chaque bout de champ. A la fin du film s’il est vivant, son avenir n’est pas moins sombre, guetté par la prison ou par une fin tragique comme celle de Zabel. Et nous avons en fin ceux qui ne rêvent plus ou n’ont plus envie de rêver et qui en sont conscients. L’exemple du peintre est fort éloquent, qui, avant de se suicider d’une manière poétique, lègue son bien et son identité à Jean qui l’assure de continuer à rêver et à aimer la vie.
Etape V (la plus brève) - Comment trouver la recette du rêve ?Cette manière de construire le personnage en fonction de son rapport au rêve, est-elle une simple application des règles énoncées par les maîtres de la dramaturgie qui ont toujours exigé que le personnage de fiction poursuive un objectif clair ? Ou bien comporte-t-elle une contribution de Prévert à l’enrichissement de ses règles ? Et puis, et c’est la question qui me tient le plus à cœur maintenant, Prévert a-t-il une recette pour construire des personnages qui, tout en paraissant réels et vraisemblables, sont plus tirés du rêve que de la réalité ? Mais ceci est un très vaste programme ! Donc, juste un mot pour conclure : Je ne voudrais pas terminer avant de remercier les organisateurs de ce colloque qui m’ont suggéré d’opérer cette intrusion dans la cuisine interne de Prévert. Car, d’abord ce premier contact avec Prévert était, pour moi, une véritable grande découverte et, ensuite, je suis sorti de ce merveilleux voyage avec la recette que voici : Pour écrire un scénario : Peindre d’abord une cage Avec une porte ouverte Peindre en suite quelque chose de joli quelque chose de simple quelque chose de beau quelque chose d’utile Pour l’oiseau… Oh pardon !Je crois avoir confondu deux poèmes eh, deux recettes je veux dire !Alors, je dois tout de suite me remettre au travail, je dois reprendre mon voyage, mais en solitaire ! Quant à vous, je vous remercie de votre attention ! ----------------------- * (Sur l’initiative de Jaques Viot, auteur du scénario original)
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